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Hommage à Christophe de Ponfilly

 

Le 16 mai dernier Christophe de Ponfilly a cessé de jeter son regard âpre sur notre temps. Armé d'une caméra ou d'un stylo, cet homme d'une grande sensibilité s'était engagé dans un combat titanesque pour faire connaître le combat de Ahmed Sha Massoud contre l'invasion soviétique puis contre la talibanisation de l'Afghanistan. À plusieurs reprises, refusant l'apathie généralisée il avait rejoint la guérilla dans les lointaines vallées afghanes pour rencontrer les combattants. De retour en France il rapportait des témoignages filmés… Nous l'avions rencontré dans son bureau jardin de la rue Rollin. Nous lui avions alors posé de nombreuses  questions et lui, inlassablement nous expliquait, nous commentait la situation atypique afghane. Disons simplement lui, le grand voyageur, nous fit faire un voyage dans son monde, dans le monde des vallées qu'il aimait tant. L'an passé il est reparti en Afghanistan pour réaliser son premier film de fiction « L'Étoile du soldat » que l'on verra sur les écrans en fin d'année. Il est des hommes qui laissent des marques sur cette terre, Christophe de Ponfilly est de ceux-là, sachons nous en souvenir.

 

François-Marin Fleutot

 

 

« Dans le tumulte d’images et de sons du monde moderne, tenir une caméra a-t-il encore un sens ? »

Christophe de Ponfilly

 

« Blondin avait tout compris. Et il a noyé sa lucidité extrême dans l'alcool. Il était peiné, lui le fêtard amoureux de la vie, de voir que les hommes sont si prompts à ternir les vibrations de la vie. Mais il n'était pas cynique, il éprouvait une grande tendresse pour les hommes. »

Christophe de Ponfilly

 

 

« Personnellement, je pense qu'une caméra peut être une arme bien plus efficace qu'une kalachnikov. Et j'ai trop horreur des armes et de ce qu'elles font subir aux hommes pour avoir la tentation de vouloir en saisir une. »

Christophe de Ponfilly

 

 

Bibliographie

Scoops

Ed. du Félin

Lettre ouverte à Joseph Kessel sur l’Afghanistan

Suivi de Une envie de hurler

Ed. Bibliophane – Daniel Radford

Massoud l’Afghan

Ed. Gallimard

Vie clandestine “nos années afghanes”

Ed. Florent Massot

Avec Frédéric Laffont

Poussières de guerre

Ed. Robert Laffont

Le clandestin, dans la guerre des résistants afghans

Ed. Robert Laffont

 

Vient de paraître

L'Etoile du soldat

Ed. Albin Michel

 

De la Fragilité*

par Christophe de Ponfilly

 

 « Dans la société française, le confort anesthésie les gens. C'est comme s’il n’y avait plus de combat à mener et avec cette peur de perdre leur confort les gens ne sont pas libres. Il faut savoir qu'en France on ne peut même pas filmer le monde du travail : impossible d’entrer une caméra dans une entreprise, et de trouver des employés osant s’exprimer à visage découvert. La seule communication omniprésente, c'est la publicité qui martèle des messages de propagande dans le seul but de vendre. En Afghanistan, on a voulu chercher autre chose : le sens de la fraternité, de la destinée humaine dans une nature magnifique. On y a appris que tout est fragile. Ici, on croit que tout est acquis, que la paix sera toujours là. Mais la situation la plus juste pour l'homme, c'est celle de la plus grande des instabilités, du mouvement... La situation actuelle du pays est toujours fragile et préoccupante. Dans le Sud, de nombreuses actions de guerre sont encore menées par d’ex-talibans ou des personnes proches ou participant au réseau d’Al-Qaida. Je pense qu'après plus de vingt-cinq années de guerre, la stabilisation d'un pays qui est encore très dépourvu de moyens de communication est une longue entreprise qui mérite l'attention de toute la communauté internationale. N'oublions pas que le terrorisme islamiste qui nous inquiète tant aujourd'hui a puisé ses forces dans les années 1980 lorsque les Soviétiques sont venus faire la guerre en Afghanistan, y mettant le poison de la guerre civile. Et lorsque les Américains soutenaient les mouvements les plus radicaux de ce qu'on appelait alors la "résistance afghane"… Oui, je n'ai pas honte d'avoir été partisan de Massoud. Je pense que parmi ses détracteurs, il y en a peu qui ont vraiment rencontré l'homme… Et si Massoud a fait la guerre pour faire arrêter la guerre, et a ainsi perdu beaucoup de son crédit d'homme de paix, son honnêteté quant à sa lutte pacifique me semble incontestable…. »

* titre de la rédaction

 

 

 

 

 

Hommage à Alexandre Zinoviev

 

                                                

                           
 

Le 10 mai dernier est décédé, à Moscou, Alexandre Alexandrovitch Zinoviev (né le 29 octobre 1922). Héros de la guerre 39-45, il put reprendre ses études de philosophie malgré ses critiques contre Staline. Enseignant la logique à l' Académie des sciences il soutint sa thèse sur le Capital de Karl Marx en 1954. En 1977 la publication de son magistral livre : « les Hauteurs Béantes », par les éditions l’Âge d’Homme de Lausanne, fit de lui un dissident rejeté des hautes sphères de l’URSS. Exclu du Parti Communiste, privé de tous ses diplômes, il dut s'expatrier… C'était comme ça au pays de l'avenir radieux !

 

Chassé de son pays, réfugié à Munich en Allemagne puis en France, Alexandre Zinoviev est retourné en Russie, révolté par la participation de la France aux opérations de la Nato contre la Serbie en 1999.

 

Les Hauteurs béantes devrait être aussi lu que le Meilleurs des Monde ou 1984… Alexandre ne se contentant pas de décrire les méfaits de la logique d'un état totalitaire il l'applique au quotidien dans la ville imaginaire d’Ivanov. A l'opposé de Soljenitsyne il compose normalement ce monde merveilleux. A bien le lire on en saisit les nuances qui s'appliquent à notre bel aujourd'hui dans notre monde qui s'opposait, lui, au système soviétique. Si cet été vous n'avez plus de Code de Vinci à lire n'hésitez pas! vous avez les hauteurs béantes et autres textes d’Alexandre Alexandrovitch Zinoviev.

 

François-Marin Fleutot

 

 

Bibliographie d'Alexandre Zinoviev

Homo sovieticus

Ed. Julliard

Les confessions d'un homme en trop

Ed. Gallimard

Gaietés de Russie

Ed. Complexe

Aux éditions l’Âge d’Homme

Les hauteurs béantes

L’avenir radieux

L’évangile pour Yvan

L’antichambre du Paradis

La Maison Jaune (2 Tomes)

Gorbatchevisme

Le héros de notre jeunesse

Ma maison en exil

Ni liberté, ni égalité, ni fraternité

Notes d’un veilleur de nuit

Nous et l’occident

Para Bellum

Sans Illusions

La supra société global et la Russie

 

 

vendredi, 01 janvier 1999

Pourquoi je rentre en Russie

par Alexandre Zinoviev

 

Pour répondre à cette question, il me faut d'abord répondre à une autre : pourquoi me suis-je trouvé, il y a vingt et un ans hors de Russie, en Occident ? Laissant de côté les détails concrets, je me bornerai à l'essentiel. A l'époque, un régime communiste totalitaire régnait en Russie. Il paraissait inébranlable, installé à jamais. Je lui étais opposé non pas pour des raisons politiques ou idéologiques (je n'étais ni anticommuniste ni antisoviétique), mais à cause des réactions de mon milieu à mes travaux scientifiques et littéraires. Ce milieu me rejetait en tant que phénomène étranger à la nature de la société soviétique (communiste).

 

Et j'ai été éjecté de Russie soviétique en Occident contre ma volonté et mon désir. C'était en 1978. A l'époque, la guerre froide battait son plein. En Occident, c'était l'épanouissement de la démocratie, du libéralisme, de la liberté de pensée, du pluralisme créateur. Qu'ils aient été les armes de la guerre froide de l'Occident contre le communisme soviétique passait au second plan. Ces manifestations semblaient organiquement liées à la nature même de la civilisation occidentale. Dans ces conditions, il ne pouvait même pas être question d'un retour en Russie. Diffuser largement mes ouvrages y était lourdement puni. Même si je l'avais voulu, on m'en aurait interdit l'accès.

 

Au début des années 90, cependant, l'Union soviétique s'est effondrée et le régime social soviétique (communiste) a été détruit dans les pays qui la composaient. Il ne s'ensuivit pas pour autant l'épanouissement, promis par l'idéologie et la propagande occidentales, de la Russie mais, au contraire, une dégradation accélérée dans tous les domaines de la société - politique, économique, idéologique, moral et social. J'ai commencé à en parler et à l'écrire, selon le principe de la vérité à tout prix. Je m'en étais tenu à ce principe dans la description de la société soviétique, ce qui m'avait valu d'en être expulsé. Maintenant, ce que j'écris en toute honnêteté et véracité à propos de la Russie post-soviétique me vaut en Occident un boycottage de fait de mes travaux scientifiques et littéraires, une impossibilité pratique de les publier et de les diffuser.

 

J'ai personnellement fait l'expérience concrète de l'étroitesse, de l'exclusivisme, de l'arbitraire et du caractère tendancieux de la liberté de création à l'occidentale.

 

Bien que cela aussi ait joué un rôle, ce n'est pas ce qui a déterminé ma décision de rentrer en Russie. Le facteur fondamental en a été le changement en Europe occidentale, survenu après la fin de la guerre froide et la débâcle de l'Union soviétique. L'essence de ce changement, c'est la totale américanisation de l'Europe de l'Ouest. Tant que l'Union soviétique existait et était la deuxième superpuissance de la planète, elle gardait l'Europe occidentale de cette américanisation, mortelle pour ses meilleures réalisations - y compris le libéralisme, le pluralisme de création et la liberté de penser. Faute de cette couverture, l'Europe de l'Ouest a pratiquement capitulé devant le gros bâton de l'américanisme. L'époque n'est plus seulement au post-communisme, elle est post-démocratique. Mon séjour en Occident a ainsi perdu tout sens. Si bien que l'essentiel, dans mon retour en Russie, n'est pas que je rentre dans ma patrie, mais que je quitte un Occident qui m'est devenu adverse. Il y a quelques années déjà que j'ai commencé à réfléchir au problème d'un retour en Russie, lorsque les desseins des maîtres du monde occidental au sujet de la Russie et du peuple russe me sont devenus parfaitement clairs - à savoir, mettre la Russie à genoux afin qu'elle ne puisse jamais se hisser au niveau d'une puissance forte au sein de la communauté mondiale et transformer son territoire en une zone de colonisation occidentale. Quant au peuple russe, il s'agit de le ravaler au niveau d'une peuplade ethnique primitive peu nombreuse, pas plus de trente à cinquante millions, incapable même de se gouverner de façon autonome.

 

Le déclic de la décision définitive et irrévocable de quitter l'Occident a néanmoins été l'agression cynique et brutale des Etats-Unis et de l'OTAN contre la Serbie, qui a ravivé en moi les souvenirs des années de l'agression hitlérienne contre ma patrie. Il m'est devenu tout à fait clair que le même sort attendait la Russie, qu'ivres de superpuissance mondiale, les maîtres américains du monde occidental et leurs valets d'Europe de l'Ouest ne reculeraient devant rien pour liquider toute velléité de résistance de la part de la Russie afin de l'effacer de la surface de la Terre et de l'oblitérer de la mémoire de l'humanité. En tant que Russe, je ne puis demeurer un observateur en marge de la mort de mon pays. J'estime de mon devoir moral d'être aux côtés de mon peuple en ce moment tragique de son histoire et de partager son sort. En conclusion, je tiens à dire que la capitulation de l'Europe de l'Ouest devant l'américanisation aura des conséquences inéluctables pour les pays d'Europe occidentale, quelque chose d'analogue à ce qui s'est passé avec la Russie, la destruction des bases mêmes de sa civilisation et la perte de souveraineté nationale de ses peuples.

 

Comme beaucoup de compatriotes de ma génération, je ne me sens pas uniquement russe, mais également européen. En Russie, ce ne sont pas seulement ni tellement les valeurs du communisme qui se sont effondrées, mais bien plus les vraies valeurs (non celles de la propagande !) de la civilisation d'Europe occidentale. Pour moi, je ne vois qu'une seule possibilité de les défendre, quitter une Europe occidentale sacrifiée sur l'autel d'une démocratie totalitaire mondialisée ou de l'américanisme. Je pense que la Russie aura encore un rôle important à jouer contre l'américanisation de la planète, comme elle a déjà joué un rôle décisif dans la lutte contre la menace mondiale du fascisme. En rentrant en Russie, je demeure fidèle aux principes mêmes de l'Europe de l'Ouest.

 

 

 

 

"Le destin de l'Europe occidentale et de la France tout particulièrement, m'alarme beaucoup. Nous sommes en train effectivement d'assister à la globalisation de l'Europe occidentale, à la destruction des Etats Nations et en même temps à la destruction de grands peuples qui ont construit une admirable civilisation au cours de l'Histoire. A mon avis, c'est une nouvelle période de guerre mondiale qui a commencé. Après la guerre froide, nous avons maintenant affaire à une guerre chaude et même à une guerre brûlante. L'agression de l'OTAN contre la Serbie est le début de cette guerre là. Je suis frappé, abasourdi par la réaction que l'on a eue en France et en Europe occidentale face à cette guerre. Les Français doivent bien comprendre qu'en approuvant cette agression, ils commettent un acte de suicide historique. Si nous ne comprenons pas cela et si nous ne prenons pas des mesures pour résister à cette guerre brûlante, à ce moment là, l'Europe connaîtra le même sort que la Russie aujourd'hui."

Alexandre Zinoviev

 

 

Où est la Justice ?

 

« Un jour, on nous a envoyé un type, au régiment, dit l’Humoriste; il venait des hautes sphères. Vous comprenez, il fallait lui donner une décoration, et pour cela, il devait participer un peu aux combats. On me l'a mis comme tireur. C'était une petite opération de rien du tout. Juste quelques petits coups de DCA et deux-trois chasseurs qui ont fait semblant d'être méchants. Lui, il a dégueulé dans tout l'appareil. On rentre. Je lui dis : nettoie l'avion, maintenant. Et lui : non, mais tu sais à qui tu parles ? Je sors mon pistolet : si tu ne nettoies pas l'avion, je te bute. Il a obéi. Et s'il avait refusé, demanda le Paniquard. Je l'aurais buté, dit l'Humoriste. Pour une broutille sans importance, demanda la Ganache. Il arrive parfois que les broutilles deviennent le symbole de quelque chose d'important, répondit l'Humoriste. Et comment ça s'est terminé, demanda le déviationniste. Chacun a eu ce qu'il méritait, dit 1'Humoriste. »

Extrait de « Les Hauteurs Béantes » éd. L’Âge d’Homme 1977

 

 

"Je me suis toujours senti non pas seulement comme un russe mais aussi surtout comme un européen et lorsqu'on me demande si je suis un écrivain national russe, je réponds toujours que je suis un écrivain européen et même un écrivain français car c'est la France qui est devenue ma patrie littéraire."

Alexandre Zinoviev

 

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