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La Halde veille et se réveille pour dénoncer tous les oppresseurs de tous les opprimés de la terre et d'ailleurs. Dernier affreux méchant , Ronsard coupable d'avoir anathématisé nos vieillards qui sont vieux et donc pas jeunes. D'après cette inquisitoriale institution, il convient donc d'éradiquer les textes contre-diversité du poète. Ces Salomon vont-ils interdire Molière qui a dit tant de mal des médecins, des femmes, des avares, des hypocrites et tutti quanti. Vous trouverez ci dessous l'article fulgurant du Mousquetaire Antoine Cassan paru dans l'Echo de la Vallée du Loir, le 21 Novembre 2008.
La Lutte contre les Discriminations et pour l'Egalité se couvre de ridicule
Ronsard mis à l'index pour « seniorophobie » |
Dans un rapport sur les manuels scolaires, la Haute Autorité en charge de la Lutte contre les Discriminations et pour l'Egalité (HALDE) égratigne un héros des lettres françaises, natif de Couture-sur-Loir. Le fait d'être né il y a près de cinq cents ans n'épargnera pas à Pierre de Ronsard le tribunal de l'infamie.
Et si les « recommandations » de la HALDE sont suivies, plus aucun élève n'aura l'occasion de s'échiner à apprendre le poème « Mignonne, allons voir si la rosé ». A l'entendre, Ronsard est enfin démasqué: il était senioro-phobe. Comment réagiront la Communauté de Communes du Pays de Ronsard et, plus encore, le Conseil Général dont la prochaine campagne nationale de promotion du Loir et Cher s'ouvre, comme de juste, sur un portrait de Ronsard et sur « Mignonne, allons voir si la rosé»'?
Ironie de l'histoire, en publiant son rapport sur la Place des stéréotypes et des discriminations dans les manuels scolaires la HALDE, Haute Autorité en charge de la Lutte contre les Discriminations et pour l'Egalité, vient d'apporter contribution aussi utile qu'inattendue au récurrent problème de l'allégement des programmes scolaires. Au terme d'un marché passé avec l'université Paul Verlaine de Metz,
une dizaine d'universitaires ont passé au scanner une trentaine de manuels, toutes disciplines confondues, dont trois pour le français. Objectif: traquer le stéréotype, comme la femme plantée devant une cuisinière, un handicapé désœuvré dans son fauteuil ou un malade vagissant à l'hôpital. En langage haldien, il s'agit de pratiquer le « testing » pour détecter les discriminations, et les dénoncer par un « outing » ici dénommé « sha-ming ». En français ado : « foutre la honte ». A moins que cela ne soit une réinvention de 1''Index librorum prohibitorum, c'est-à-dire de la « mise à l'index » dont on devine que sa suppression par le Concile Vatican II en 1966 a rendu plus d'un apôtre de vertu inconsolable...
Ils n'ont pas eu le temps, maïs Ils le savent
II suffit de lire les minutes du procès, pardon, du rapport, p. 181: « Nous n'avons pas eu la possibilité, faute de temps, d'étudier les textes des manuels. En effet, certains textes pourraient contenir des stéréotypes. Par exemple, en français, le poème de Ronsard « mignonne allons voir si la rosé » est étudié par tous les élèves. Toutefois, ce texte véhicule une image somme toute très négative des seniors. Il serait intéressant de pouvoir mesurer combien de textes proposés aux élèves présentent ce tvpe de stéréotypes, et chercher d'autres textes présentant une image plus positive des seniors pour contrebalancer ces stéréotypes. » On notera l'admirable « faute de temps » pour une recherche dont le devis s'élevait tout de même à 31000 et quelques euros hors taxes et qui aurait mobilisé pendant six mois, d'après les signataires du rapport, « une équipe d'une di:aine de chercheur-e-s (sic) de l'Université Paul Verlaine de Metz et relevant de champs disciplinaires complémentaires: droit et sciences juridiques, sciences cognitives, psychologie sociale et sociologie » (1). Il n'y avait pas place pour le français, discipline sans doute indigne, dommage ! Il est nullement établi que, de nos jours, le poème de Ronsard soit effectivement « étudié par tous les élèves ». Mais pour les rapporteurs il y a place, en revanche, pour le conditionnel. Il a l'avantage d'être à la portée de tout le monde, y compris de la mère Michu dont on ne louera jamais assez l'interdisciplinarité et qui n'aurait rien à perdre à répondre aux appels d'offre: « certains textes pourraient contenir... »
Au tour de Corneille, Racine, Molière?
A défaut de temps, un modeste souvenir de leurs études collégiennes, ou l'aide d'un de leurs enfants, aurait pu épargner à la HALDE une nouvelle bourde (elle est une habituée de la chose). Car « Mignonne, allons voir si la rosé » est avant tout une variation classique, fort intéressée de la part du poète, sur la nécessité de profiter de l'instant. Et pour cause. Quand il écrit, Ronsard a vingt ans et l'objet de sa flamme, Cassandre Salviati, a... 13 ans. La belle enfant a encore du temps devant elle avant que la vieillesse ne fasse ternir sa beauté, selon l'assertion du vers final. Vu l'âge qu'avaient les protagonistes, il n'échappera à personne qu'avec plus d'acharnement l'incrimination juridique actuelle pourrait être en réalité bien plus sévère qu'une simple « seniorophobie «Jusqu'à faire suspecter le patron de La Pléiade de pédophilie.
Mais ne soyons pas plus haldien que la HALDE. Si l'on s'en tient à la seule seniorophobie, nos censeurs ont été beaucoup trop timides : des auteurs véhiculant des seniors à l'image négative, il y en a pléthore dans les manuels de français, et de plus probants. Des pans entiers de la littérature devraient passer à la trappe. A commencer par Molière et sa théorie des pères abusifs, pingres et atrabilaires. Sans compter Don Diegue du Cid de Corneille, odieusement discriminé dans les pratiques du duel pour « vieillesse ennemie ». Racine ne mériterait pas moins son « sha-ming » car Phèdre propose une image très négative de la famille recomposée, beaucoup par la faute de ce senior sexiste et buté qu'est Enée.
Ce ne sont là que quelques pistes, et le « Comité de vigilance » que prône en conclusion le rapport de la HALDE (page 113) a devant lui un immense travail de nettoyage, qui devrait finir par résumer la littérature française à une dizaine de textes inattaquables, et encore. La nouvelle réjouira certains scolaires déjà plus adeptes de la PlayStation que du manuel. Et bien de quoi justifier les onze millions d'euros de budget annuels ainsi que les soixante-dix personnes, juristes en majorité, qu'emploie la HALDE. •
Antoine Cassan
(1) A ce compte-là, il serait judicieux de remettre en cause le patronage de l'université de Metz. C'est-y pas macho d'honorer la mémoire de Paul Verlaine, un homme qui, pour avoir célébré comme pas un l'éternel féminin, n'en battait pas moins sa très mortelle femme, la pauvre Mathilde?
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